C'est en 1984 que j'ai rencontré Khalid H. pour la première fois.

Khalid H. venait de quitter son Maroc natal pour goutter aux joies des études en France. Nous étions tous deux étudiants à Lyon II. Nous nous étions rencontrés dans un atelier de musique électro-acoustique où le prof martyrisait les sons et nos oreilles en jouant sur des potentiomètres.

C'est comme ça qu'on a commencé à parler musique : on avait tous les deux envie d'autre chose que d'analyser la courbe de propagation des sons...

Très vite on a sympathisé.

J'ai ainsi découvert la vie des étudiants marocains : une chambre dans un foyer Sonacotra où le lit touche les murs aux quatre coins, les nuits mornes et désertes de la petite banlieue lyonnaise, les voix qui résonnent de partout entre les étages, dans toutes les langues de l'Afrique et d'ailleurs.

Bien plus tard au cours d'un voyage au Maroc, je me suis demandé comment il avait pu abandonner les ruelles colorées des souks pour venir s'installer ici.
Oh ! Il y avait bien les bouffes entre copains le soir : la boîte de petits pois ravivés d'une pointe de cumin, une pincée de souvenir...

la bonne humeur aussi, les rêves, les espoirs...

Mais finalement, je crois que c'est la musique qui lui a permis de tendre un lien entre là-bas et ici, un fil tendu comme une corde de guitare, un fil qu'il a patiemment déroulé et qu'il n'a cessé depuis lors de faire vibrer pour notre plus grand plaisir.

C'est ce fil qui l'a guidé de ces années de joyeuse misère jusqu'à aujourd'hui. Presque vingt ans se sont écoulés depuis et il est toujours là : ses joues creuses se sont emplies, les formations musicales se sont succédées, sa musique s'est peu à peu teintée de sonorités nouvelles, sa voix s'est affirmée, son jeu s'est enrichie...

La vie a suivi son cours en somme, mais finalement son regard est resté le même : tourné vers l'avant, chauffé du même désir, de la même détermination : une soif d'avenir qui animent tous ceux qui ont quelque chose à dire.

Cet avenir,
Khalid H. continue à le construire, du bout des doigts, entre le pouce et l'index, en pinçant les cordes de sa guitare : les fils de sa vie.

Si la musique du groupe Khalid H. devait exploser en formes et en couleurs, elle le ferait en tâches de couleurs vives :

Rouge-sang comme les passions,
Bleu comme l'océan qui défile au loin,
Jaune franc marbré des ocres subtils des ruelles de son Maroc natal, délavées par les traces du temps et de la vie qui passe.


Alliance de rythmes envoûtants dont les racines puisent leur énergie dans les terres chaudes du Maghreb et d'afrique, aussi bien que dans la pop, le rock, le folk.

Harmonies de guitares, de violoncelle, de percussions, de basse et de samples dont les sonorités, tantôt endiablées et brûlantes comme le sable du désert, tantôt suaves et envoûtantes comme celles de l'Orient, enveloppent la voix fragile de Khalid H qui se fraye un passage discret au sein de ce tissus de couleurs et de textures.

Elle ne s'y impose pas, elle s'y insinue, s'y glisse pour finalement y trouver sa place, une place bien à elle.

Cette voix, celle de l'auteur interprète, nous parle de nos excès et de nos contradictions, de l'arrogance des puissants et de l'aveuglement des extrêmes.

Elle évoque aussi le temps qui passe, la vie que l'on brûle. Le verbe n'est pas frontal, il est implicite, en images comme dans la pure tradition de la poésie orientale.

Khalid H, c'est une voix finalement qui plane comme une ombre bienveillante quelque part au dessus du brouhaha de la vie, du bruissement du vent et du gémissement incessant des hommes.

Daniel Galmier