Le Réel et l’Imaginaire
Chronique diffusée sur Aligre FM en novembre 2006 / 4’57

Bonjour à chacun et à chacune,

Voici que s’ouvre notre 3° saison de chroniques sur Aligre FM, et j’aimerais y aborder des dimensions du conte et de la narration que je n’ai pas encore évoquées lors des deux premières saisons. Des dimensions subtiles mais fondamentales comme le temps et l’espace, ou les articulations complexes entre réalité et imaginaire.

Pour aujourd’hui justement, je vous invite à entrer dans les nuances délicates entre l’imaginaire et le réel. J’en profite pour vous rappeler que tout ce que je dis, ce n’est pas la vérité, c’est juste le produit de ma réflexion issue de mes observations et de mon expérience.

Quand on raconte une histoire, deux réalités coexistent dans l’instant : la réalité de notre réel quotidien, celle que l’on vit, en chair et en os, et la réalité imaginaire, celle de l’action vécue par les personnages. C’est dans l’impression que partagent le conteur et son auditoire, que l’histoire contient une certaine forme de réalité, une réalité sensorielle, émotionnelle, affective, même si c’est sur un plan imaginaire basé sur des conventions verbales, c’est à partir de cette impression de réalité, que la parole du récit trouve sa vitalité et sa consistance. C’est pourquoi il me semble important de ne pas opposer auprès des enfants le réel et l’imaginaire, en disant par exemple comme on pourrait être tenté de le faire : “mais non ce n’est pas vrai, ce n’est qu’une histoire.” Ne mesurant pas ce qu’il y a de dévalorisant dans cette formulation, et pour les histoires et pour les sentiments que l’on vit au travers d’elles. Après on pourra s’étonner que certains enfants ne voudront plus entendre d’histoires.

Donc, il me semble important de ne pas opposer ces deux plans, mais plutôt de les présenter comme bien distincts l’un de l’autre, à ne pas confondre, mais à explorer tous les deux avec une même curiosité, une même attention, et de les articuler comme deux dimensions nécessaires à la vie.

Je me souviens d’une anecdote qui m’était arrivée avec un enfant et sa mère, du temps où je débutais dans le conte, encore inconscient de ce que je faisais et disais : le jeune garçon insistait pour ouvrir une bouteille de soda, et sa mère refusait parce qu’on allait bientôt passer à table. Et comme il continuait à insister et que le ton montait, j’ai cru bon d’amener mon grain de sel, et j’ai dit à l’enfant : “je te préviens, j’ai mis un esprit dans la bouteille, si tu l’ouvres, l’esprit va sortir”. Ma parole a eu une efficacité redoutable. Il a arrêté net de réclamer le droit d’ouvrir la bouteille. Mais quand au moment du dessert, sa mère lui a dit qu’il pouvait maintenant ouvrir la bouteille, il n’a plus voulu. Comprenant au bout d’un moment qu’il avait peur de l’esprit que j’avais prétendu avoir mis dedans, je lui ai dit que ce n’était pas vrai, que j’avais inventé ça comme ça… Rien n’y faisait, il n’a plus voulu toucher à la bouteille, il la regardait de côté, avec méfiance. Je ne savais plus comment faire. Par la suite, quand j’ai raconté cette anecdote à un ami qui connaissait bien les enfants, il m’a répondu que j’aurais pu dire au petit garçon : “ça y est ! maintenant, j’ai retiré l’esprit de la bouteille”. Au lieu de nier la vérité de ma première parole et la réalité du sentiment qu’elle avait déclenché, j’aurais d’abord résolu le problème dans le monde de l’imaginaire. Quitte après à faire réfléchir l’enfant sur la distinction entre cet imaginaire et le réel. Ça me rappelle un conseil souvent entendu pendant que je suivais ma formation en communication : “ne niez pas la réalité du sentiment de votre interlocuteur. Même si ce sentiment est déclenché par une perception erronée de la réalité, le sentiment lui-même est bien réel, et se voir nier les choses en bloc sans que soit laissée la moindre place au sentiment lui-même peut être très violent à vivre.” En transposant audacieusement, je dirais “ne nions pas la part de l’imaginaire dans le vécu du réel. Un petit détour par la philosophie et les neurosciences éclairera mon propos : Le philosophe Epictète disait: “ce n’est pas tant les choses qui nous font souffrir que la façon qu’on a de les vivre.” Et deux mille ans plus tard, les découvertes récentes des neurosciences lui donnent raison. L’homme ne peut pas avoir un accès direct au réel. En effet, le système nerveux est incapable d’appréhender le réel tel qu’il est, mais seulement au travers des représentations qu’il s’en fait. Nous n’atteindrons donc jamais à une objectivité complète, cette objectivité nous est structurellement inaccessible. En tant que sujet, nous sommes fondamentalement subjectif, et c’est bien au travers de notre imaginaire que nous établissons notre relation au réel, à partir des représentations de nous-même et du monde.

Ce qui nous ramène à l’importance de raconter, d’écouter, de partager des histoires et des contes. Toutes ces paroles qui donnent à sentir, à la fois par leur dimension physique, la voix, le corps, la présence de celui qui raconte, et par leur dimension symbolique, cette perception subjective de la vie, cette relation affective au monde.

C’est pourquoi, quand un enfant me demande “est-ce que ton histoire est vraie ?” je réponds généralement “ce n’est pas une histoire vraie, mais c’est une vraie histoire.”